L'Auteur L'Editeur La Collection Acheter les livres Partenaires Contact
 

Boulogne. Pont de Sèvres. Il est 23h45.
Sur la file de gauche, Driss s’engage sur la Nationale 118.
Il rétrograde avant d’aborder la montée vers Meudon.
Fin des feux parisiens. Bonjour le grand large.
Entre ses cuisses, la Suzuki GSX-R 750 gronde de plaisir. Elle semble vouloir dévorer tout cru le ruban de bitume en double S qui se présente devant ses roues.
Mais Driss en décide autrement.
Bien que la voie rapide soit quasiment déserte, il choisit de rester en troisième.
Pas le moment de se faire remarquer.
Et le rapport est amplement suffisant pour enchaîner les virages de la montée à la vitesse réglementaire.
Il attend d’être sur la longue ligne droite de Vélizy pour passer la quatrième et monter à 150 km/h.
À cette allure, le plateau est avalé en quelques secondes.
Déjà s’annonce la vallée de la Bièvre.
Long virage à gauche, puis courbe à droite en léger dévers avant la remontée vers Vauhallan.
Malgré la technicité de la portion, Driss réfrène une nouvelle fois ses ardeurs, se contentant de rester droit sur sa machine, indifférent au vent glacé et à la température qui chute à chaque seconde l’éloignant de la chaudière parisienne.
Sous son casque, la tension est déjà extrême.
Rester calme.
Le moment de vérité est maintenant proche.
Tout va se jouer dans cette station-service isolée, juste après la sortie pour Saclay.
Justement, un panneau vient de l’annoncer.
Mille mètres.
Dernière section avant le point de rendez-vous.
Driss s’oblige encore à ralentir. Et souffle dans son casque pour essayer d’évacuer la pression.
Demain, si tout se passe bien, il sera loin.
Loin et riche.
Reste juste à finaliser le gros coup qui s’est offert à lui il y a trois jours, dans une petite villa de la banlieue ouest qui ne payait pourtant pas de mine.
Quand il a trouvé les photos et leurs négatifs, soigneusement dissimulés dans le double-fond du tiroir d’un vieux secrétaire, Driss n’en a pas cru ses yeux. Puis, le choc de la découverte passé, il a tout de suite compris le parti qu’il pouvait en tirer.
Et c’est ce soir qu’il tire les marrons du feu.
De quoi s’acheter une virginité et repartir de zéro.
De quoi partir refaire sa vie avec Safia dans un pays ensoleillé, où personne ne les jugera à la couleur de leur peau.
“Rio-de-Janeiro” a-t-il décidé un peu au hasard en achetant les deux billets d’avion.
Paraît que le Brésil est le paradis des motards. Que la moto y est une religion.
Décollage demain soir.
Il n’y a plus qu’à récupérer l’argent.
Et à se barrer en vitesse avant que les hommes réalisent qu’il les a doublés.
Sortie Saclay. Deux cents mètres.
Driss met son clignotant et se rabat sur la file de droite.
La station-service vient d’apparaître dans son champ de vision.
Un peu isolée au milieu d’un champ à cinquante mètres de la voie rapide, elle illumine la nuit de ses néons criards.
“Pourvu qu’il soit là !” ne peut s’empêcher de penser Driss en s’engageant sur sa voie d’accès.

 
page