|
– Vous avez les photos ?
Dissimulé derrière la visière de son casque intégral, Driss tente de ne pas paraître impressionné par son interlocuteur, qui a surgi de nulle part pour venir l’apostropher, un peu à l’écart des pompes à essence.
Cheveux gris coupés presque ras, visage émacié au milieu duquel pointe un nez long et fin, presque tranchant, regard vif et transperçant, l’homme dégage une formidable impression de puissance.
Sous son costume bien taillé et le long manteau en laine posé sur ses épaules carrées, on devine un corps musculeux qui ne demande qu’à se mettre en action.
Petit, mais sec, bourré d’énergie et certainement dur au mal.
“Triathlète” analyse aussitôt Driss, avant de lui renvoyer sa question :
– Et vous, vous avez l’argent ?
En guise de réponse, l’homme désigne le sac de sport suspendu au bout de son bras. Et le jette à ses pieds pour l’inviter à recompter la somme.
Quelque part.
À dix mètres, les automobilistes continuent de se succéder à la pompe sans se soucier de l’étrange duo qu’il forme avec l’homme aux cheveux gris. Avant d’effectuer l’aller-retour au magasin pour régler leur plein.
Rien d’anormal.
“Si !” remarque soudain Driss. “Là !”
Devant le bâtiment, deux clients viennent de se trahir en regardant dans sa direction en même temps.
Driss enregistre l’information en essayant de ne pas montrer son trouble.
Puis se relève lentement pour faire face à son interlocuteur.
Ce dernier ne masque plus son impatience.
– Et maintenant, les photos, s’il vous plaît !
Obtempérant, Driss ouvre lentement son cuir de motard. Plaquée contre son ventre, une enveloppe de papier kraft qu’il saisit et tend à l’homme.
Sans un mot, ce dernier la décachète afin d’en extraire les photos rangées à l’intérieur. Un rapide survol des clichés lui suffit. Satisfait, il les replace dans l’enveloppe et relance...
– Et maintenant, les négatifs !
– Je pars d’abord !
– Où sont–ils ?
– Cachés. Ici. Dans la station, autour de la station, quelque part. Je ne vous le dirai qu’une fois sur la moto et prêt à partir.
– Méfiant ?
– Je suis seul et vous êtes plusieurs, répond Driss en désignant les deux hommes repérés. C’est à prendre ou à laisser.
Après quelques secondes de réflexion, son interlocuteur accepte.
– Très bien, lâche-t-il en amorçant le mouvement vers la moto, mais vous avez intérêt à ce qu’on les trouve !
Sous le casque de Driss, la tension est énorme.
La facilité avec laquelle il a récupéré l’argent, le calme persistant de l’homme, ne lui disent rien qui vaille.
Devant la station-service, les deux clients continuent de suivre la scène avec attention, visiblement prêts à intervenir.
Se barrer d’ici au plus vite avant que ça dégénère.
Vite ! Avant qu’ils remarquent sa fébrilité.
Driss enfourche sa moto et pose le sac sur le réservoir.
Debout à côté de lui, son interlocuteur est toujours aussi calme.
Il attend que Driss ait démarré son moteur pour lui reposer la question…
– Alors ? Où sont les négatifs ?
– Toilettes femmes du milieu ! répond le motard avant de donner un puissant coup d’accélérateur qui le propulse vers l’accès à la voie rapide.
Il a à peine parcouru une dizaine de mètres que les trois hommes se ruent à l’intérieur de la boutique à la recherche des toilettes indiquées.
|