| Surprise par la manœuvre de Driss, l’Audi a perdu un peu de terrain.
Mais se relance sans tarder dans la montée qui s’offre à elle.
Devant, Driss est perplexe.
Alors qu’il pensait entrer dans une zone résidentielle, avec des rues, des avenues et des carrefours, la route s’enfonce droit dans ce qui ressemble à une forêt.
La température est en chute libre.
Il n’a plus aucune idée de l’endroit où il se trouve.
Juste certain de s’éloigner de Paris.
Et que derrière, le pilote est bon.
– Accroche-toi, s’encourage-t-il. Tu as fait le plus dur !
Pas le moment de craquer.
Alors qu’une nouvelle vie s’offre à lui.
L’occasion de faire parler ses cinq ans de pilotage aux limites.
Ça passe ou ça casse !
– Et merde à celui qui arrive en face !
Bien que ne disposant d’aucune visibilité, Driss prend tous les virages à la corde.
Dans son cerveau, l’excitation a remplacé la peur.
Il est maître de son destin.
Sensation de vivre pleinement.
Enfin !
Ces moments où tout peut basculer. En bien ou en mal.
Mais dont on ressort toujours plus fort.
Driss n’est plus que courbes et trajectoires. Anticipation et réflexe.
Pure sensation de pilote.
Qu’exacerbe un peu plus l’obscurité qui l’enveloppe.
Uniquement trouée par ses phares.
Autour de lui, il continue de deviner la forêt sans la voir.
Derrière, l’Audi semble marquer le pas. Cela fait deux longues portions que Driss termine sans avoir vu les lumières de la voiture illuminer ses rétros.
– Eh ben, alors ? se met-il soudain à crier sous son casque à l’attention de son pilote. T’abandonnes déjà ? T’as rien dans le ventre ou quoi ?
Il n’a cependant pas le temps de se réjouir. Il vient d’apercevoir une nouvelle lumière bleue, discontinue à travers les arbres.
Là, juste au dessus de lui, un barrage !
À la sortie du virage en U qui s’annonce devant lui !
– Merde ! jure Driss en freinant à bloc.
Dans sa tête défilent en accéléré les images de sa fuite.
Une fraction de seconde lui suffit pour comprendre.
– Nom de Dieu ! Tout était prévu ! Ils ont tout fait pour m’attirer jusque ici !
Mais au lieu de le décourager, cette découverte décuple sa rage.
Devant lui, dans le virage, se dessine une ouverture entre deux arbres.
Driss s’y engage sans hésiter.
Tout plutôt que de tomber entre les mains de ces hommes, qu’ils soient flics ou pas.
Tout plutôt que de rendre le fric et d’aller moisir en prison.
Mais il a à peine parcouru quelques mètres que les difficultés s’accumulent.
Non seulement la GSX-R se révèle difficile à manier sur terrain meuble, mais la visibilité est de plus en plus réduite au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans la forêt.
– Putains d’arbres de mes deux ! jure-t-il en évitant de justesse un tronc surgi de nulle part.
Nouvelle relance. Beaucoup plus poussive.
Au sol, un tapis de feuilles mortes rend l’adhérence délicate et dissimule cailloux et racines, qui manquent plusieurs fois de le déséquilibrer.
Et le sac qui n’est pas fixé.
– Bordel de merde ! J’aurais dû l’attacher !
Également occupé à éviter les branches qui se trouvent en travers de sa route, c’est à peine si Driss remarque que la pente se prononce de plus en plus.
Lorsque ses phares cessent subitement d’éclairer des troncs et des buissons pour se perdre dans le ciel, il est trop tard.
Il roule déjà sur de la roche dure.
Qui s’interrompt brutalement pour laisser la place à un grand vide.
Driss perd le contact avec sa machine.
Suspendu dans l’air, il a juste le temps d’attraper le sac, qui semble vouloir suivre sa propre trajectoire, et de le plaquer contre sa poitrine.
Sa chute dure quelques dixièmes de seconde de plus que celle de la moto.
Son explosion est le dernier bruit qu’il entend, avant de s’écraser à son tour sur un rocher quinze mètres en contrebas.
Driss meurt sur le coup en serrant dans ses bras le rêve de sa vie.
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